• Mafama GUEYE

Notre part de Cheikh Anta Diop, aujourd’hui !


Nul ne peut manquer aujourd’hui de constater l’importance de Cheikh Anta Diop et l’impact de son œuvre sur la jeunesse africaine et sénégalaise en particulier. En effet, le savant visionnaire œuvrait pour la postérité. Le retentissement de sa figure, symbole d’un modèle de panafricanisme, d’une authenticité d’identité africaine et de sagacité d’esprit fait de lui une source d’inspiration pour cette jeunesse en quête de références. En revanche, il faut dire que l’héritage de Cheikh Anta Diop n’est pas perçu, ni approprié de manière unanime. Si pour d’aucuns, il symbolise un esprit scientifique, perspicace, un intellectuel plein qui nous invite à être «armés de sciences», d’esprit critique et d’objectivité, il est pour d’autres cette autorité intellectuelle qu’on peut convoquer à l’emporte-pièce dans tous les débats généralement passionnés pour assoir des positions d’activisme et nourrir un populisme aberrant.

Il urge de préciser que cette façon de s’approprier de l’héritage de Cheikh Anta Diop n’honore nullement ce dernier qui a consacré toute sa vie à la science, à la dialectique et à la disputation intellectuelle avec rigueur, ténacité et vivacité d’esprit. Cela est d’autant plus vrai qu’en 1974 sollicité par l’UNESCO pour participer à un colloque au Caire sur l’histoire africaine, où sa volonté de faire reconnaitre l’Egypte «noire», Cheikh arrive à convaincre plusieurs collègues.

Ici, nous devons retenir et apprendre de cet homme multidimensionnel, l’art de convaincre par les idées et les arguments. Mais, cela présuppose qu’il nous faut chercher la connaissance sans relâche et être conscients que la seule puissance qui peut prévaloir c’est celle de nos arguments discursifs et non pas la seule idée figée, péjorativement essentialiste et totalitaire avec laquelle on traine partout pour imposer une certaine vérité. Être adepte du dernier pharaon c’est suivre son exhortation, son message adressé en 1984 aux jeunes du Niger et de l’Afrique toute entière:

«A formation égale, la vérité triomphe… Formez-vous, armez-vous de sciences jusqu’aux dents (…) et arrachez votre patrimoine culturel… Ou alors trainez-moi dans la boue, si quand vous arrivez à cette connaissance directe vous découvrez que mes arguments sont inconsistants, c’est cela, mais il n’y a pas d’autre voie».

Pour l’intellectuel encyclopédiste, la jeunesse africaine doit absolument s’armer de connaissance et être en mesure d’étudier son passé de manière minutieuse et objective en se réservant la priorité de son jugement et surtout en se passant de toute tutelle intellectuelle étrangère. Ainsi, il est clair qu’on ne peut pas se réclamer disciple de Cheikh en étant aux antipodes de cette recommandation. En outre, l’actualité de Cheikh doit servir de contexte et de prétexte pour réinterroger notre rapport avec notre culture, notre continent et notre partie. Son œuvre et sa pensée ne doivent être au service d’aucune forme de révolution idéologique pour faire de la propagande politicienne. Au contraire ses présupposées, ses thèses, ses réflexions doivent se prêter à nous comme de la matière à retravailler, à cribler à réinterpréter pour y déceler des chemins de nouveaux paradigmes. L’œuvre de Cheikh est d’une richesse incommensurable à tout point de vue et la meilleure manière de faire rayonner ce joyau de la connaissance c’est de ne pas l’accumuler, ni de l’assimiler encore moins de l’avaler comme s’il s’agissait d’un ensemble de dogmes à intégrer totalement sans examen critique, mais une œuvre à étudier en toute lucidité afin de voir en quoi elle peut encore servir dans notre vie de tous les jours, dans les pouvoirs publics, dans l’enseignement et l’éducation de notre pays. Il demeure un maitre au sens socratique, c’est-à-dire un Mentor avec qui on cherche la vérité. Cheikh, n’est aucunement une sorte de bandoulière que l’on porte pour attester une position de vérité définitive qui primerait sur n’importe quelle autre position intellectuelle ou asséner partout des arguments d’autorité et nier les altérités épistémiques qui se dressent en face de nous. Cette façon de s’identifier à Cheikh s’éloigne de lui, c’est s’éloigner également de la critique qui a toujours fondé sa démarche dans les plus hautes sphères intellectuelles.

Notre part de cette brillante figure revient à repenser à partir de son œuvre les urgences de notre époque, façonner nos lendemains et impulser des dynamiques de cohésion et de fédération des peuples africains dans tous les domaines comme, il l’a longtemps aspiré et théorisé. Notre part de Cheikh, c’est de faire, chacun, autant que nous sommes, preuve d’ingéniosité, de créativité dans nos domaines respectifs pour accéder au réel au même degré que les autres sans complexe. C’est nous hisser et repousser nos limites tout le temps pour explorer toutes les dimensions du réel pour porter les couleurs de l’Afrique plus haut à travers le monde. L’héritage qu’on peut recevoir de Cheikh, c’est la conscience d’un service et d’une responsabilité générationnelle qu’on a vis-à-vis de nos pays et de notre continent qui ne peuvent compter que sur sa jeunesse pour se développer.

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