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Les enjeux des transferts d'argent des migrants vers les pays d'origine.


La mobilité internationale peut être un puissant facteur de croissance et de convergence au niveau international. Même si l’essentiel des propos de leaders politiques et la littérature récente se sont concentrés sur l’impact -supposé négatif- de l’immigration, avec par conséquent une nette tendance à adopter le point de vue des pays d’accueil. Il faut reconnaître tout de même que les migrations internationales peuvent conduire au dépeuplement de régions entières, avec une perte manifeste de bien-être pour les facteurs fixes. Tout aussi crucial, l’exode de la main-d’œuvre pourrait également priver les régions d’émigration de leurs membres les plus qualifiés et les plus dynamiques. Cette “fuite des cerveaux” est l’objet d’une grande inquiétude dans les pays d’origine, d’autant plus qu’actuellement, les régions d’accueil semblent tout mettre en œuvre pour encourager l’immigration qualifiée. L’impact négatif de l’émigration peut toutefois être compensé par les transferts de fonds.


Les transferts des migrants peuvent être définis grossièrement comme l'ensemble des transferts monétaires qu'un migrant effectue vers son pays d'origine. Les données officielles sur les paiements transfrontaliers effectués par des particuliers vers leur pays d'origine sont, en principe, collectées et enregistrées dans les balances des paiements, conformément à la méthodologie normalisée définie par le Fonds monétaire international.

Les transferts de fonds envoyés par les migrants dans leur pays d’origine représentent sans doute l’élément le plus tangible de la relation entre la migration et le développement. Ces transferts ne se présentent pas uniquement sous la forme de transferts financiers, mais aussi sous la forme de “transferts sociaux”, tout un éventail de contributions des migrants et des membres des diasporas.

Dans cet article, nous examinons l’impact des migrations internationales sur les pays d’origine et le rôle que les transferts de fonds jouent dans ce domaine.

L’une des causes premières de l’émigration sont généralement la perte de bien-être dans les pays d’origine. Une fois dans le pays d’accueil, le migrant devient un facteur facilitateur d’échanges par son rôle d'intermédiaire disposant d'informations sur les marchés potentiels et par sa maîtrise d'accès aux circuits de distribution.

Les migrants transfèrent également une partie non négligeable de leur épargne vers les familles restées dans le pays d'origine (transferts individuels) ou vers leurs comités de village pour contribuer à différents projets collectifs (transferts collectifs). Ils transfèrent également des normes sociales et culturelles acquises dans les pays d'accueil. Les transferts d'épargne des émigrés constituent des apports substantiels et stables au moment où les entrées de capitaux publics et privés sont plutôt fluctuantes et l'aide publique au développement (Apd) vacillante. Face à la crise des subprimes survenue en 2008, qui a affecté durement les revenus des migrants, ces transferts résistent et jouent dans une large partie leur rôle contracyclique d'assurance pour les familles restées au pays.


Les transferts à destination des pays en développement sont estimés à près de 504Md$ en 2015 et ont été multipliés par 1,5 par rapport à 2009. Ils constituent donc une entrée de devises en constante progression en dépit de leur réduction sous l'effet de la crise économique et des politiques d'immigration restrictives.


Ces envois d'argent font l'objet d'enjeux de politiques économiques importants qu'il convient de restituer dans leur contexte, leurs effets et leurs facteurs déterminants. Ainsi est-il curieux d'observer que certains États donateurs justifient la tendance à la baisse de l'Aide Public au Développement en arguant de la montée considérable de ces “transferts unilatéraux”.


Depuis le milieu des années 1970, les montants transférés par les migrants vers leurs pays d'origine ont progressé de façon constante. Ces envois avaient déjà triplé au cours de la période 1995-2007 qui avait précédé la crise et ont plus que doublé durant la décennie 2000.

Ces transferts représentent donc plus du double de l'APD et ont dépassé les IDE vers les pays en développement hors BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Ainsi, malgré leur baisse brutale en 2009, ils continuent à se placer devant les flux d'entrées de capitaux et l'apd. Le montant des transferts dépasse largement l'aide au développement en Asie, en Amérique latine, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.


Certes, leur doublement dans les années 2000 tient en partie à un effet de mesure: depuis les attentats de septembre 2001, les autorités américaines et l'ensemble des institutions financières ont augmenté leurs efforts pour mieux mesurer ces transferts de fonds. Il n'empêche, cette évolution tient pour une large partie à l'augmentation du nombre de migrants depuis le milieu des années 1990. L'insertion des migrants dans les pays d'accueil ainsi que l'augmentation de près de 50% du nombre de migrants qualifiés entre 1990 et 2000 se sont accompagnées d'une augmentation de leurs revenus. Dans la mesure où les migrants sont parmi les travailleurs ceux qui épargnent le plus (15 % de leur revenu environ selon l'Organisation de coopération et de développement économiques – OCDE), les transferts augmentent avec leur nombre. La croissance des transferts en termes réels dépasse même très largement celle des stocks de migrants dans beaucoup de pays en développement.


En termes nominaux, les deux régions qui reçoivent le plus de transferts sont l'Asie de l'Est et du Pacifique et l'Asie du Sud. Les pays d'Afrique subsaharienne reçoivent la plus faible part (moins de 5% de l'ensemble des envois vers les pays en développement). L'Apd continue à représenter 5% de leur Pib (produit intérieur brut), alors que les transferts ne dépassent pas 2 % de leur Pib. Cependant, pour certains pays comme le Mali, les transferts représentent plus de 10% de leur Pib. Au nord de l'Afrique, le Maroc recevait de manière structurelle près de 10% de son Pib, mais cette part est tombée à 7% ces dernières années.

Pour certains pays, ces transferts d'argent constituent des ressources financières considérables puisqu'ils représentent une part très importante de leur Pib.

Contrairement à certaines conclusions hâtives, les pays les plus pauvres présentent les taux d'émigration les plus bas et les pays à revenus intermédiaires les plus élevés. En revanche, lorsqu'on décompose ce taux d'émigration par niveau de qualification, il apparaît que les pays les plus pauvres présentent les taux d'émigration des personnes qualifiées les plus élevés avoisinant parfois 30% à 70%, selon la taille de leur population. C'est pourquoi l'un des aspects positifs des transferts de fonds est leur potentiel de compensation des pertes subies par les pays de départ en termes de “fuite des cerveaux”.


Si les transferts de fonds des migrants ne sont pas toujours favorables au développement des pays d'origine au niveau macroéconomique, ils réduisent incontestablement la pauvreté et favorisent la scolarisation des enfants, même s'ils contribuent aussi à augmenter les inégalités entre les ménages qui peuvent envoyer des migrants et les autres.

Certaines études révèlent des effets bénéfiques importants des transferts de fonds sur le développement économique des pays d'origine des migrants: source de devises, soutien à la consommation et à la réalisation d'investissement, contribution à l'amélioration de l'état de santé de la population et à l'accumulation de capital humain, réduction de la pauvreté transitionnelle. Au niveau microéconomique, les transferts permettent une augmentation des revenus des ménages qui se traduit par une hausse de la consommation et un meilleur accès au crédit. Les transferts d'argent permettent aux ménages d'améliorer leurs conditions de vie et donc leur bien-être. Ils peuvent également réduire les inégalités face à l'éducation et la santé et donc favoriser le développement économique: si un ménage acquiert un revenu supplémentaire, les enfants pourront aller à l'école au lieu d'aller travailler et pourront y rester plus longtemps.


Les effets de ces transferts sur la croissance des pays récipiendaires ne sont pas moins ambigus. Certains travaux montrent un impact moyennement positif sur la croissance à long terme. D'autres travaux montrent néanmoins que leurs effets sur la croissance sont également limités.

Au niveau microéconomique, on leur reproche parfois d'alimenter les sentiments de frustration et de ressentiment entre les familles de migrants et les autres, et de diminuer l'effort de production et d'innovation en favorisant des comportements rentiers ou de consommation ostentatoire. Ainsi, au Mali, les familles bénéficiant des transferts de fonds des migrants auraient des niveaux d'effort de productivité plus faibles. Leur effet sur les inégalités est lui aussi ambigu.


Toutefois, le consensus que l'on peut retenir est leur impact tout à fait net sur la réduction de la pauvreté.

En Afrique subsaharienne, les transferts des migrants ont un impact direct sur la réduction de la pauvreté et des inégalités. Même avec la crise, lorsque les migrants ne sont pas affectés dans leurs emplois et leurs revenus dans les pays d'accueil, les transferts augmentent pour surmonter les chocs que subissent les familles dans les pays en développement davantage encore touchés par la crise. Les migrants augmentent leur taux d'épargne pour assurer la survie de leurs familles et agissent comme un mécanisme d'assurance face aux chocs adverses. Une part significative des montants transférés (plus de 80 % dans certaines régions d'Afrique) est généralement dépensée en biens de consommation courante.


Pour savoir pourquoi les transferts de fonds des migrants n'ont pas toujours les effets attendus et se dirigent davantage vers la consommation que vers l'investissement, il convient de revenir sur leurs déterminants. La littérature théorique a tenté d'expliquer les déterminants des transferts des migrants tout d'abord en s'appuyant sur l'économie du don. L'altruisme est le concept de base pour qualifier le transfert vers la famille restée au pays. La fonction d'utilité du migrant dépend de sa consommation personnelle, mais aussi de celle de ses proches restant au pays. Mais cet attribut du comportement humain consistant à prendre une part de son revenu, à l'épargner et à l'envoyer à ses proches n'est pas la seule cause. Les migrations étant largement organisées de manière contractuelle dans le cadre de la famille, souvent patriarcale, les comportements des transferts ne sont pas dépourvus de la recherche d'intérêt ou d'actions stratégiques de la part des membres du groupe familial. Les arrangements familiaux dans le cadre intergénérationnel de la transmission d'héritage ou de remboursement de la dette contractée auprès de la famille lors de la migration, les échanges implicites de services rendus en contrepartie de la somme transférée sont des déterminants tout aussi importants du comportement de transfert d'épargne.


Lorsque les migrants partent de manière plus autonome, supportant entièrement le coût de leur émigration, la relation entre émigration et tendance à transférer de l'argent se modifie.

Ainsi, les migrants originaires du Maghreb qui transfèrent le plus sont des migrants âgés, peu scolarisés et arrivés dans les années 1960-1970. L'attachement au pays d'origine apparaît comme la motivation principale. À l'opposé, les nouvelles vagues d'immigration en provenance du Maroc et d'Algérie, plus qualifiées et plus récentes sont mues par des sentiments répulsifs à l'égard de leurs pays d'origine.


Le comportement de transfert dépend ainsi de l'histoire de l'émigration et de la raison pour laquelle la décision d'émigration a été prise dans le groupe familial. Il est spécifique à des vagues d'émigration précises. Les conditions politiques et sociales du pays d'origine au moment de la migration jouent un rôle assez déterminant dans la tendance de ces nouvelles vagues de migrants à ne pas transférer vers leurs pays d'origine, leur attachement étant moindre. Les facteurs psychologiques jouent également un rôle.

Cependant, lorsque les migrants ont pris la décision de transférer, l'intensité des flux financiers s'explique par les mêmes facteurs, que la migration ait été forcée ou économique. Les montants de transfert dépendent davantage des conditions d'insertion dans le pays d'accueil, ce qui incite à favoriser une intégration économique et sociale des migrants quelles que soient leur origine ou leurs raisons d'émigrer.

Les migrants sont souvent également organisés dans des associations de village et effectuent en plus des transferts individuels ciblant leurs familles, des transferts collectifs à travers leurs cotisations aux comités de village organisés dans l'immigration. Ces transferts collectifs sont directement destinés à l'investissement dans les infrastructures d'eau, routières, d'écoles, etc.

Au-delà des transferts de fonds et de leurs effets positifs ou ambigus directs, un important canal de transmission d'impacts sur les pays d'origine réside dans la décision des migrants d'y retourner, d'ailleurs pas nécessairement de manière définitive. Il existe tout d'abord un lien entre l'investissement direct dans les pays d'origine et la probabilité de retour. Les migrants ayant investi dans leur pays d'origine ont plus tendance à y retourner, tandis que ceux ayant investi dans leur pays d'accueil ont plus tendance à y rester.


La question des transferts de fonds des migrants est rarement abordée en relation avec les politiques dites de “codéveloppement”, qui demeurent relativement floues tant leurs objectifs et leurs effets sont contradictoires. En effet, la promotion du retour des migrants et des projets permettant de freiner l'incitation à émigrer des pays de départ ne tient pas compte du fait que les transferts de fonds répondent d'abord aux besoins des familles. C'est souvent ce filet de sécurité social que représentent les transferts qui permet paradoxalement de réduire le nombre de candidats à l'émigration économique désespérée. Les politiques restrictives à l'encontre des non-qualifiés, en réduisant l'intensité des transferts, contribuent à la détérioration des conditions économiques dans les pays de départ.

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