• Bacary Goudiaby/Editorial

Le Général et l'Afrique.


Pour les héritiers de la Vème République française, l’un des principaux protagoniste de l’appel du 18 juin 1940, le Général Charles De Gaulle né à Lille le 22 novembre 1890 est un grand héros de l’histoire, un personnage hors du temps, un grand mythe du roman national, le "Premier des Français" avec un statut de commandeur" suivant une formule de Max Gallo. Qualifié de dernier des grands Capétiens: "Il convoque le mythe. Il suscite les passions, cristallise les symboles et appelle les légendes” écrit, de façon dithyrambique, Alain Richard. "Tout le monde a été, est ou sera gaulliste" avait prédit André Malraux, Ministre de la Culture du général. Militaire, avec d’indéniables qualités littéraires, mais ambitieux, pour lui-même, et pour la France, de Gaulle est devenu professionnel de la politique.

"Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l'inspire aussi bien que la raison. Notre pays, tel qu'il est, parmi les autres, tels qu'ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur", écrit Charles De Gaulle

Il ne voulait pas être un militaire de carrière, mais faire de la politique, devenir le chef de la France. Charles de Gaulle, un nationaliste, a été souvent un visionnaire et incompris de ses contemporains qui le soupçonnaient d’ambitions personnelles, de "coup d’État permanent", en référence au titre d’un ouvrage de François Mitterrand. De Gaulle, en 1940, était du bon côté, il a sauvé l’honneur de la France. Il avait une certaine idée de son pays: la France n’est libre que si elle est souveraine.

Il était bien seul au départ à l’appel du 18 juin 1940, seul et démuni de tout, comme un homme au bord d'un océan qu'il prétendrait franchir à la nage. Cependant, ce sont les Africains qui sont les premiers à soutenir le général de Gaulle dans sa résistance contre l’occupant nazi, dont le Guyanais, Félix Éboué (1884-1944), gouverneur de l’Oubangui-Chari (Tchad), le Congo, Brazzaville capitale de la France Libre de 1940 à 1944 et le Cameroun. Lors du discours de Brazzaville du 27 octobre 1940, le général de Gaulle, conscient de l’importance du soutien des colonisés, en appelle à la résistance des Africains.

Au lendemain de la fin de la guerre, il dote la France d'une nouvelle Constitution, la Cinquième République est née et en devient le premier Président en décembre 1958. De l’autre côté il fallait aller vers l’indépendance dans la dépendance des pays africains. Le 28 septembre 1958, de Gaulle organise un référendum intégrant les colonies dans une Communauté française, préalable à leur indépendance. Seule, la Guinée rejette la Communauté. Elle devient ipso facto indépendante et est abandonnée du jour au lendemain par les administrateurs français.

Les Africains doivent donc rester arrimés à la France.

Si le général est un totem politique indépassable pour nos ancêtres les Gaulois, il se révélera, pour les Africains celui qui aura mis en place un système de mise sous tous tutelle du continent noir, même après les indépendances. En effet, et sans doute c’est dans le domaine des relations avec l’Afrique que l’héritage de Gaulle est le mieux assuré par ses successeurs, aussi bien à droite qu’à gauche. De Gaulle avait compris, très tôt, que la France, une puissance moyenne, ne pouvait plus assurer une gestion directe de la gestion coûteuse de ses colonies.

Pendant la Guerre, nombre d'Africains s'engagent pour défendre la France et l'Empire et financent la France Libre. L'Afrique joue alors un rôle crucial dans la victoire des Alliés. A Brazzaville, de Gaulle exprime sa gratitude envers le fidèle Empire colonial, et évoque déjà les orientations futures qu'il compte lui offrir: une indépendance, mais avec des liens étroits avec la France: La Communauté de 1958 à 1960 et les accords bilatéraux, renforçant la balkanisation de l’Afrique depuis 1960. S'il propose l'émancipation des territoires français d'Afrique, il ne conçoit pas moins que celle-ci se fasse à l'extérieur du "bloc français".

De Gaulle choisit le maintien des Africains sous la dépendance de la France, il avait, cependant, une conception ethnique, coloniale et assimilationniste de la Nation, des droits de l’homme et la francophonie. Il avait une peur de la démographie africaine galopante.

"C'est très bien qu'il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu'elle a une vocation universelle. Mais à condition qu'ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu'on ne se raconte pas d'histoire! Les musulmans, vous êtes allés les voir? Vous les avez regardés avec leurs turbans et leurs djellabas? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français. Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de Colibri, même s'ils sont très savants. Essayez d'intégrer de l'huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d'un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante? Si nous faisions l'intégration, si tous les Arabes et les Berbères d'Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherez-vous de venir s'installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé? Mon village ne s'appellerait plus "Colombey-les-Deux-Églises", mais "Colombey-les-Deux-Mosquées", une confidence du 5 mars 1959 rapportée par Alain Peyrefitte (1925-1999).

En effet, le général de Gaulle avait "une certaine idée" de la France qui ne peut être que blanche et chrétienne. Or, les institutions de la IVème République, en 1946, avaient liquidé l’Empire colonial pour le transformer en Union française, au sein de laquelle les indigènes avaient acquis un droit de vote; ce qui a inquiété le général. Il n’appréciait pas les Noirs et l’a dit, le 8 novembre 1968, à Jacques Foccart:

"Vous savez, cela suffit comme cela avec vos nègres. Vous me gagnez à la main, alors on ne voit plus qu’eux: il y a des nègres à l’Élysée tous les jours, vous me les faites recevoir, vous me les faites inviter à déjeuner. Je suis entouré de nègres, ici. […] Et puis tout cela n’a aucune espèce d’intérêt! Foutez-moi la paix avec vos nègres; je ne veux plus en voir d’ici deux mois, vous entendez? Plus une audience avant deux mois. Ce n’est pas tellement en raison du temps que cela me prend, bien que ce soit déjà fort ennuyeux, mais cela fait très mauvais effet à l’extérieur: on ne voit que des nègres, tous les jours, à l’Élysée. Et puis je vous assure que c’est sans intérêt".

Charles de Gaulle affirme, sans complexe, selon André Le Troquer, qu’il n’aime pas les "Youpins". "Certains même redoutaient que les Juifs, jusqu’alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est à dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, n’en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles", dit-il dans sa conférence de presse du 27 novembre 1967. Cette tribale de la Nation a été appliquée, par la suite, aux Français issus de l’immigration.

En 1960, lors des indépendances, et en dehors de la Guinée, les anciennes colonies françaises en dépit de la souveraineté acquise depuis 1960 sont restées sous la tutelle de leur maître. En effet, avec ses barbouzes qui n’avaient pas bien compris, au début sa démarche visionnaire visant à sauvegarder les intérêts de la France, Charles de Gaulle est l’initiateur de la fameuse Françafrique, de ce pré-carré, et confie cette mission à un homme de confiance, Jacques Foccart. Tous ses successeurs ont affirmé la volonté de mettre fin à la Françafrique, mais qu’ils ont, en fait, consolidée par la suite. On a l’impression que la "Pax Gallica" semble être justifiée, à l’avance, par un discours de Victor Hugo: "Que serait l'Afrique sans les blancs? Rien; un bloc de sable; la nuit; la paralysie; des paysages lunaires. L'Afrique n'existe que parce que l'homme blanc l'a touchée. (…) L'Afrique n'a pas d'histoire. (…) Cette Afrique farouche n'a que deux aspects: peuplée, c'est la barbarie; déserte, c'est la sauvagerie" disait cet éminent poète dans un discours du 18 mai 1879.


Foccart passera partout en Afrique, sauf en Guinée.

L’idéologie occidentale est bien cachée dans la diligence de la Françafrique. Les roues de cet engin de domination et de colonisation sont huilées depuis l’Élysée et ses réseaux. En effet, la France a placé à la tête de ses anciennes colonies, des hommes sûrs pour perpétuer le système colonial ou pour renverser les indélicats. La Françafrique c’est un système politique et institutionnel, ainsi que l’ensemble de réseaux officieux, permettant à la France de conserver sa domination sur l’Afrique. "Foccart passera partout en Afrique, sauf en Guinée" disait Sékou Touré, premier président guinéen.

Foccart connaissait bien l’Afrique et a des rapports personnels avec les présidents africains qu’il recevait à son domicile, à la villa Charlotte, à Luzarches, dans le Val-d’Oise, près de Paris. Dès les années 50, il s’entoure de barbouzes pour effectuer de sales besognes en Afrique. Devenu Secrétaire général de l’Élysée aux affaire africaines de 1960 à 1969, homme de Gaulle, Jacques Foccart avait en charge aussi du contre-espionnage, dans un contexte de guerre froide et de compétition avec l’Amérique. Il ne dépendait que du général. Inventeur de la "Françafrique" ce pré-carré qui fait de l’Afrique une chasse gardée pour la France.

De Gaulle mène en Afrique noire une politique réaliste: pour assurer une zone d'influence française dans cette partie du monde, et appuyer ainsi la politique de grandeur qu'il poursuit. C'est une décolonisation pacifique qui s'achève avec la coopération, instituant un cycle de relations privilégiées entre la France et les pays de son Empire disparu.

Les indépendances, simple poursuite de la colonisation par d’autres techniques.

La France pour défendre ses intérêts en Afrique fait signer des accords de défense. Le maillage militaire français sur le continent est garanti par le réseau hérité de la géographie coloniale, et optimisé à la faveur des indépendances.

Albert Bernard Bongo devenu El Hadj Omar Bongo (1935-2009), dans sa grande franchise dira que ces accords ne défendent pas les présidents africains, mais les intérêts de la France.

En fait, les débuts de la décolonisation dont les prémices se situent à la fin de la seconde guerre mondiale, ont été violents, et de graves crimes ont été commis sans que De Gaulle ne réagisse. Ainsi, le 1er décembre 1944, des Tirailleurs sénégalais qui réclamaient pacifiquement leurs primes, au camp de Thiaroye, ont été massacrés, plus de 300 morts. Le gouvernement française refuse à ce jour de rouvrir le dossier. Le 8 mai 1945, des manifestants Algériens à Sétif, qui réclamaient la libération de Messali Hadji (1898-1975) dont le parti est interdit depuis 1939, voient médusés les policiers français tirer sur un maire socialiste qui appelait au calme. La foule se déchaîne, et 27 européens sont massacrés dans de conditions atroces. Le lendemain, les européens qui sont armés tuent 20.000 Algériens, d’autres parlent de 45.000 morts. A Madagascar, à la suite d’un soulèvement du 29 mars 1947, 100.000 indigènes seront massacrés.

Au Cameroun, le 13 septembre 1958, était tué Ruben Um Nyobé, dans une forêt de Sanaga Maritime, dans le sud du Cameroun lors d’une traque d’une patrouille. Il fut abattu comme un animal sauvage et son corps fut traîné dans la région avant d’être coulé dans un bloc de béton. Um Nyobé reste l’objet d’une immense admiration. La guerre coloniale au Cameroun sera poursuivie au Cameroun, avec des bombardements au napalm, même après l’indépendance. Ernest Ouandié (1924-1971) sera assassiné le 15 janvier 1971.

L’élimination des Leaders africains qui s’opposaient à la manipulation de l’ancienne puissance colonisatrice continue. L’affaire de la sécession du Katanga, le 11 juillet 1960 proclamée par Moïse Tshombé (1919-1969) à Elisabethville actuelle Lubumbashi verra le soutien des barbouzes envoyés par la France, la Belgique et les États-Unis. Le résultat est la disparition de Patrice Emery Lumbumba (1925-1961) et le maintien de Joseph-Désiré Mobutu (1930-1997) en tant que garant des intérêts civilisateurs.

Au Togo, le 15 août 1963, le président Sylvanus Olympio (1902-1963), soupçonné d’être antifrançais est assassiné par Étienne Eyadema Gnassingbe (1935-2005) devant l’ambassade des États-Unis. Son corps a été expédié au Bénin.

Tous les Leaders et Chefs d’États africains qui se sont opposés à la France ont été destitués ou tués: Modibo Keïta (1915-1977) au Mali, Hamani Diori (1916-1989) au Niger et Thomas Sankara (1949-1987) au Burkina-Faso. La liste n’est pas exhaustive...

Comme le dit l’écrivain Mongo Béti, l’indépendance des colonies africaines ressemble "à la simple poursuite de la colonisation par d’autres techniques".

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