• Bacary Goudiaby/Editorial

La France incomprise.

Le problème noir, écrivait James Baldwin, cessera d'exister lorsque les Blancs auront appris à s'aimer. Au pays des Lumières aussi, il y a encore du chemin.

L'émoi est grand et la République tremble sur ses bases depuis que le "Time Magazine" a "osé" choisir Assa Traoré parmi ses "Guardians" 2020. La sœur d’Adama Traoré a été auréolée du titre de "gardienne de l’année" par le magazine. Non contents d'avoir fait l'aveu de leur connivence avec l'islamisme, les médias anglophones remettent de l'huile sur l'autre brasier qui menace de ravager la France: l'antiracisme.

Cette couverture fait beaucoup parler d’elle dans les chaumières et surtout sur les plateaux télés. Une chroniqueuse de télévision est allée jusqu’à éprouver de la nausée face à ce choix du magazine "Time".

En effet, l’ancienne porte-parole des Républicains n’a pas mâché ses mots: "Cette Une du "Time" sur Assa Traoré donne la nausée. Ils mettent en avant une personne qui promeut la haine du flic, une personne nauséabonde dans la société".

Mais que reproche t-on à Assa Traoré?

Après les manifestations de juin 2020 contre les violences policières, les gardiens du temple se sont courageusement déchaînés sur Assa sur Tweeter. Mais les fauves se lâchent depuis l'annonce par "Time Magazine" de ses personnalités de l'année. On est passé à la vitesse supérieure. L'acharnement personnel dont elle fait l'objet, la paranoïa et le soupçon qu'elle suscite au même titre que Rokhaya Diallo, saluée de son côté par Politico, ont quelque chose de pathologique. De quel malaise sont-ils la manifestation?

Assa Traoré demande justice pour Adama, son frère, mort à la gendarmerie de Persan le 19 juillet 2016 après son interpellation à Beaumont-sur-Oise. Quatre ans plus tard, après une série d'expertises et de contre-expertises médicales, le stop-and-go de l'instruction, la lumière n'a toujours pas été faite par les autorités sur ce qui s'est passé ce jour-là. Comment le combat d'Assa Traoré pourrait-il être légitime, comment son frère aurait-il pu être victime du racisme policier, puisque celui-ci n'existe pas en France?

Ce que la France ne pardonne pas à Assa Traoré, ce n'est pas de pleurer son frère, mais d'affirmer que sa mort est le résultat inéluctable d'une mécanique. Pour Assa Traoré, l'agonie de George Floyd rappelle forcément celle d'Adama Traoré, qui a eu lieu hors-champ. En regardant la vidéo de Minneapolis, les Français ont pu prendre conscience d'une répression qui existe aussi en France, mais aussi des structures fantômes dont elle est le bras armé.


Si Assa Traoré dérange autant, si elle cristallise à ce point le ressentiment de l'extrême droite comme l'indignation de nos grands sophistes, c'est parce que son activisme met à nu la nécessité du racisme, ici en France, non dans les galaxies lointaines des États-Unis ou de l'Afrique du Sud au temps de l'apartheid. En réclamant justice pour son frère, elle ne laisse pas l'ordre en paix. Elle se fait source d'intranquillité et travaille la mauvaise conscience collective.

La preuve par l’image…

Fin novembre, les images du passage à tabac de Michel Zecler ont donné une réalité choquante à ce que beaucoup persistent à disqualifier comme une simple théorie, une hypothèse, une vue de l'esprit. Elles ont fourni les preuves que le pouvoir entendait faire disparaître par son projet de loi sur la «sécurité globale». Elles ont dévoilé ce lien sans cesse escamoté entre passé et présent, la pérennité des mécanismes de domination et de persécution, la survivance de la colonialité dans un pays censé être postcolonial.

Les images manquantes de la mort d'Adama Traoré, en d'autres termes, s'inscrivent parmi les nombreuses impasses d'un roman national construit sur le déni, l'ignorance ou le refoulement des crimes de la colonisation et de la décolonisation.

Aujourd’hui en 2020, des éditorialistes sur les chaînes d'info peuvent soutenir que le "Code noir s'est écrit tout seul"; "les territoires d'Afrique de l'Ouest se sont colonisés tout seuls"; "les Africains se sont transportés tout seuls aux Antilles et aux Amériques dans la soute des bateaux négriers"; là-bas, ils se sont mis tout seuls au travail pour couper la canne à sucre et récolter le coton… sans que personne n'y trouve à redire.

Et si, comme le soutient notre consœur Tania de Montaigne, "même un Noir français n'a aucune idée de ce que c'était que d'être Noir à Montgomery au temps de la ségrégation", la critique de la France et de ses institutions est fatalement biaisée, ceux et celles qui la formulent sont forcément malhonnêtes: le racisme reste ce qu'il doit être, une invention et une pratique américaines.


Sans transition…

De l’autre côté de l’atlantique nos collègues s’interrogent sur une situation qu'ils ne comprennent absolument pas: "l’affaire Polanski". Ils se demandent comment est-il possible qu’aux États-Unis, Polanski risque la prison alors qu’en France, il est célébré et protégé?

Le 28 février dernier, lors de la cérémonie annuelle des César en France, Roman Polanski a reçu la récompense du meilleur réalisateur pour son film J’accuse. Or, depuis les années 70, il est accusé d’avoir violé une mineure aux États-Unis et d’avoir fui le pays pour échapper à sa sentence. Des actrices ont pris la parole ces dernières années pour dénoncer des crimes similaires qu’aurait commis réalisateur franco-polonais. Malgré ces accusations, la France refuse d’extrader Roman Polanski qui continue de vivre en liberté, de réaliser des films et de recevoir des récompenses. Dans le "Washington Post", l’éditorialiste Eugene Robinson (prix Pulitzer 2009) a exprimé son incompréhension face au soutien d’une certaine élite française. Le journaliste cherche désespérément les raisons de l’indignation franco-polonaise pour ensuite poser la question: "Pourquoi, en France, vous le soutenez"? pour enfin dans un soupir lâcher: "Brillant auteur ou pas, Polanski a été un fugitif".


Pour en revenir à Assa Traoré, à l'arrivée devient elle-même l'objet du racisme qu'elle dénonce et se retrouve mise en équation. On fétichise et on se moque de ses cheveux, vus eux aussi comme l'accessoire et le signe d'une logique étrangère. On lui oppose des héros plus dignes et plus présentables. Et l'obscénité charognarde convoque la dépouille de Samuel Paty.

Le nouvel antiracisme français est un racisme qui s'ignore, un nouveau despotisme qui vise à démolir les principes républicains. Dans ce storytelling, on peut dormir sur ses deux oreilles: tout se passe comme si le nuage du racisme systémique s'était arrêté à la frontière.

Qui sait si la caméra au plafond du studio de Michel Zecler n'était pas Made in Usa?

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