• Bacary Goudiaby/Editorial

Il faut sauver le Député "X".


Jusque là, le Sénégal offrait cette singularité d’être l’un des pays les plus stables d‘Afrique. Il a une autre particularité: celle d’avoir entrepris, bien avant les autres, de libéraliser sa vie politique, faisant ainsi œuvre de pionnier sur le continent. Curieusement, c’est peut-être ces traits distinctifs qui expliquent des négligences de fond qui interrogent de nos jours.

Sans pour autant faire un bilan de l'état de la démocratique dans ce pays, les événements en cours au Sénégal laissent penser à une image d'Epinal de cette réputation autrefois enviée.

Toutefois, il n’est sans doute pas inutile d‘indiquer certains repères qui ont marqué l’histoire récente du Sénégal. On rappellera l‘arrivée à la magistrature suprême d‘Abdou Diouf après plus de vingt ans de pouvoir de Léopold Sédar Senghor, l'alternance de 2000 avec Maître Abdoulaye Wade, et l'arrivée de Macky Sall en 2012.

Le mérite de l’instauration de la démocratie est d’avoir solennellement affirmé le caractère universel des principes et règles qui fondent toute démocratie et qui s’articulent autour de principes fondamentaux de la séparation des pouvoirs, de l’indépendance de la justice, de la garantie des libertés d’expression et du respect des droits de chaque citoyen.

Aussi, le respect de l’opposition est une conséquence de ces libertés. En effet, le jeu de la liberté doit conduire à la diversité des opinions à propos de la gestion des affaires publiques. La liberté appelle donc l’existence de partis politiques destinés à se succéder au pouvoir. L’opposition d’aujourd’hui a naturellement vocation à devenir la majorité de demain. C’est pourquoi elle doit être respectée et protégée. Elle est une composante essentielle de la démocratie en ce qu’elle offre aux citoyens une alternative à la politique définie et appliquée par le régime politique en place.

L’existence d’une minorité ou d’une opposition est une dimension constitutive de l’État démocratique. L’opposition en question ici ne désigne pas seulement le groupe politique le moins représenté à l’assemblée législative mais surtout l’ensemble formé par les citoyens fondamentalement hostiles aux objectifs du régime en place, fussent-ils organisés ou non.

L’État de droit postule d’abord que le pouvoir ne peut s’exercer que par le droit. L’encadrement juridique du pouvoir suppose le rejet de l'intimidation et de la violence comme mode de gouvernement. Mais personne n'est dupe. La séparation des pouvoirs est solennellement consacrée par la constitution du Sénégal n'est qu'un vulgaire mirage. Il est difficile de voir les balises claires de cette supposée séparation des pouvoirs puisque le président est à la fois chef de l’État et chef de parti. Donc de manière effective, la concentration des pouvoirs exécutif et législatif sont entre les mains du président, car il à la fois le chef du parti ou de la coalition majoritaire à l’Assemblée nationale. L’exécutif et le législatif ne sont plus séparés, mais solidaires sous l’autorité du chef de l’État, titulaire de la majorité.

Par voie de conséquence, il y'a de façon manifeste une perversion de la représentation.

Au Sénégal, les députés de la majorité, pour assurer le chef de l’État de leur allégeance et de leur loyauté, n’hésitent pas à proclamer publiquement qu’ils sont "ses" députés et à parler de lui comme "la seule constante".

Tout ça pour du "X"

L’Assemblée parlementaire réduite à un appendice du gouvernement, la justice sous tutelle, il appartient désormais à la société civile de prendre ses responsabilités et d’exercer le contrôle populaire. Puisqu’il ne faudrait jamais oublier que le pouvoir appartient au peuple, lequel peut le déléguer pour une période déterminée.

La levée de l’immunité parlementaire de l’opposant Ousmane Sonko, contre lequel une plainte pour viol a été déposée, est au cœur de touts les débats au Sénégal. Aucun autre sujet est important. La situation sanitaire du pays, désormais parmi les moins efficaces dans la lutte contre la Covid-19 ne préoccupe plus personne.

Les députés sénégalais débattent autour d'une lettre "X". La question qui est posée est comment prendre une décision quasi irréversible sur une une seule certitude: une inconnue mathématique. Si on se réfère aux rapports d'enquête connus à ce jour, il y est fait mention d'une plainte contre "X". Donc en l'état, théoriquement tous les députés siégeant à l'assemblée nationale sénégalaise sont des "suspects" puisque la seule certitude est que ce "X" est député à l'assemblée et qu'il faut lever son immunité.

Ces députés même aux ordre de l'exécutif s'arroge toujours la dénomination de "député du peuple". Ce peuple qui a pris ses distances avec des élus qui ne pensent qu'à leurs propres intérêts. Une telle opinion sur une institution capitale de la démocratie sénégalaise fait peser des doutes sur sa réalité. On est tenté de voir un écart entre les aspirations du peuple et le fonctionnement de cette institution. Une telle situation fait penser que dans l’esprit du peuple, les règles du jeu ne sont plus acceptables et que que le seul moyen pour se faire entendre est la révolte des "majorités silencieuses". C'est cette majorité silencieuse qui a respiré l’air chargée de gaz lacrymogène et de fumées de pneus et voitures brûlées dans les rues de Dakar ces derniers jours. Ce sont ces "damnés" qui se sont constitués en bouclier devant le domicile de l’opposant Ousmane Sonko. Et seule cette majorité silencieuse peut sauver ce qui doit survivre à cette mascarade politique. C'est cette majorité silencieuse qui a choisi et mis ses représentants dans l'hémicycle, donc c'est à cette grande muette de sauver le Député "X".

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