• Bacary Goudiaby/Edito

Faut-il tuer nos intellectuels?


Mohamed Mbougar Sarr, né le 20 juin 1990 à Dakar au Sénégal, est un romancier sénégalais d'expression française et lauréat du prix Goncourt 2021.

Il est habité par la littérature. Vers 17 ans, il collabore avec le journal de son école du Prytanée Militaire de Saint-Louis. À partir de 2010, il poses ses valises posées en France pour entrer en hypokhâgne.


Mettre en avant des penchants sexuels, dans la victoire éclatante de l’auteur sénégalais, récompensé par le prix Goncourt, est réducteur. Car Mohamed Mbougar Sarr a justement su s’affranchir des tentatives d’assignation culturelle.

Que le prix Goncourt crée des remous et amène certains commentateurs à brasser du fiel, c’est plutôt commun. C’est l’une des identités des prix honorant la créativité intellectuelle et c’est normal que cet ancien “enfant de troupe” puisse susciter des mythes, des rumeurs et autres mesquineries. On peut fort bien s’en accommoder, c’est de l’ordre du folklore. On peut même en sourire.

Mettre en avant le “stigmate”, dans cette victoire éclatante, est, il faut bien le dire, tentant. Mais c’est surtout réducteur. Dans un monde où la littérature s’oblige à obéir à une promiscuité de nombres de signes, un Noir, jeune, méconnu, décroche le sacre, le Graal littéraire, mérite beaucoup plus que des évocations primaires stéréotypes de nature à singulariser et tenter de parquer ce succès dans les fosses de faits divers au point d’écraser la valeur intrinsèque du texte. Ce serait un terrible aveu de la survivance de vieux schèmes.

Mohamed Mbougar Sarr, outre ses qualités de romancier, est un praticien de la littérature. Il ne se laisse emprisonner par aucune clôture et sait prendre le large si c’est nécessaire. C’est certainement ce qui nous trouble parcequ’il faut prendre la peine de comprendre toutes choses que l’on retrouve en filigrane dans son roman, finement analysées.


De son œuvre, composée de quatre livres, se dégage une colonne vertébrale claire: celle d’une religiosité littéraire marquée, comme catharsis, échappement, viatique et salut. Philosophe dans son premier roman sur le djihadisme “Terre ceinte”, humaniste dans le deuxième sur les migrants “Silence du chœur”, offensif dans le troisième sur l’homosexualité au Sénégal “De purs hommes”, Mohammed Mbougar Sarr condense dans son dernier opus “La Plus Secrète Mémoire des hommes” ce rapport monacal à la littérature, érigée chez lui en un indépassable Dieu.

Dès son premier roman, “Terre ceinte”, Mohamed Mbougar Sarr frappait fort en obtenant le prix Ahmadou-Kourouma pour son livre, “Silence du chœur”, il s’inspire du drame des migrants en Sicile.

À 27 ans, il publie son deuxième roman, “Silence du chœur”. Un pavé de plus de 400 pages qui raconte l’arrivée dans un petit village sicilien d’un groupe de migrants venus d’Afrique subsaharienne.

Si ses livres résonnent avec l’actualité, l’écrivain a besoin des informations, Mbougar ne cache pas que c’est dans des articles, sur des blogs qu’il a puisé pour l’inspiration et la rédaction de son œuvre. Il tient un blog, écrit des nouvelles. L’une d’elle, La Cale, lui a valu le prix Stéphane-Hessel en 2014. Il rédige aussi une thèse, dans laquelle il étudie la parution concomitante, autour de l’année 1968, d’ouvrages majeurs de la littérature ouest-africaine de Yambo Ouologuem, Ahmadou Kourouma et Malick Fall. Le jeune auteur a déjà soutenu un mémoire, sur Léopold Sédar Senghor.


De ses œuvres

Mbougar concède que ses romans sont traversés par des questions… politiques et ils portent une conscience du monde, jouent avec les codes du réalisme et de la fiction.

“Terre ceinte”, qui recelait encore les hésitations d’un premier roman, se déroulait dans une ville imaginaire que Sarr a appelée Kalep dans laquelle des jeunes gens y entrent en résistance contre des djihadistes imposant un ordre terrible et brutal. On comprend vite que le roman est une broderie autour du douloureux conflit malien, en même temps un éloge d’une subversion où quête du bonheur et pratique politique ne font qu’un.

Dans “Silence du chœur”, son deuxième roman, le narrateur s’efface et met en lumière non pas un héros, mais une multiplicité de personnages composés d’ habitants du village sicilien et de nouveaux arrivants. Une fiction qui à sans nul doute renvoie à la réalité de la complexité de la naissance d’un troisième groupe... baigné d’une lumière optimiste. Celle de la solidarité qui resurgit dans les moments les plus durs, celle d’un humanisme quasi instinctif qui prend des allures de sédition politique.


Devoir de mémoire pour la plus secrète des violences

Le succès de Mohamed Mbougar Sarr à travers son livre, “La plus secrète mémoire des hommes”, a remis au goût du jour “Le Devoir de violence”. Le vaste succès actuel du prix Goncourt a suscité un regain d’intérêt inattendu pour un autre écrivain, disparu le 14 octobre 2017: le Malien Yambo Ouologuem.

Les connaisseurs de l’histoire littéraire se souviennent: prix Renaudot en 1968 pour Le “Devoir de violence”, Ouologuem fut cloué au pilori quelques années plus tard, après que de nombreux emprunts à d’autres auteurs furent relevés dans son texte.

Blessés de n’avoir rien décelé -l’habile supercherie avait été découverte dans le monde universitaire anglo-saxon-, la presse et le monde littéraire francophone lynchèrent sans pitié celui qu’ils avaient couronné d’un des prix les plus prestigieux, sans jamais se donner la peine d’écouter vraiment ce qu’il avait à dire ou d’essayer de comprendre ses explications, parfois alambiquées.

Fatigué, désabusé, se sentant sentant trahi, Ouologuem, plus que découragé, ne trouvera son salut que dans le retour au pays natal et, presque jusqu’à sa mort en 2017, disparaîtra du paysage médiatique et littéraire pour se réfugier chez lui, à Sévaré, au Mali, où il cessera d’écrire. Nous laissant des chefs-d’œuvre tels que: “Le Devoir de violence”, “Lettre à la France nègre”, “Les Mille et une bibles du sexe”.


Animé par les mythes, Mohamed Mbougar Sarr est persuadé que notre monde en manque. Même s’il cultive une certaine modestie, il n’en est pas moins ambitieux. Il entend bien participer à la connaissance de notre monde et il aura raison. Mbougar a eu cette grande intuition de gommer certains regrets intellectuels mais surtout ce grand courage de jouer à l’enculeur de mouches et de réhabiliter Yambo Ouologuem.

Donc oui... aussi il mérite la distinction de Commandeur de l'Ordre National du Lion remise par le président sénégalais puisqu’il faut aussi le rappeler, il est le premier écrivain d'Afrique subsaharienne à gagner le Goncourt.

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