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Emigration clandestine: "L'herbe n'est pas forcément plus verte sur les rivages d'Europe".

Romancier, poète et chroniqueur Tafsir Ndické Dièye n'en est pas moins aussi un observateur engagé qui n'hésite pas à prendre position sur des sujets qui touchent la société sénégalaise. L'auteur de "Pèlerinage au temple de l'amour" nous livre ses sentiments face à la recrudescence des morts parmi les jeunes qui tentent l'émigration vers l'Europe.

D221info: Avec tous ces accidents de pirogues de fortunes en mer, on dirait que la sensibilisation sur l’immigration clandestine n’a pas bien fonctionné au Sénégal?


Tafsir Ndické Dièye: Dans cette situation très regrettable, que d’aucuns qualifient d’ "Hécatombe en mer", la sensibilisation n’a jamais fait défaut. Au contraire, vos collègues, dans les radios, les télévisions, la presse écrite, la presse en ligne, ainsi nos blogueurs abattent, tous les jours, un travail remarquable, avec des reportages effectués dans les villes et villages où nous comptons des victimes et des rescapés de ces pirogues de fortunes. Ils les édifient sur la désillusion qui pourrait les accueillir en Europe au cas où, ils arriveraient à destination. D’ailleurs, dans cette dynamique très patriotique, nous notons la participation des acteurs culturels évoluant dans divers secteurs des arts, des lettres, du cinéma, de la musique ainsi que les sociologues, les psychologues, des politiques, des communicateurs traditionnels, des Ong et certains guides religieux.

D221info: Vous citez les guides religieux parmi les sources de sensibilisation. Il y’a quelques jours la presse sénégalaise s’est fait l’écho des propos de l’un d’entre eux, qualifiant le fait de vouloir rejoindre l’Europe par la mer, dans ces pirogues de fortunes, de suicide.


Tafsir Ndické Dièye: N’amplifions pas cette hérésie! Nous savons tous que le suicide est un acte intentionnel et volontaire visant à mettre fin à sa propre vie; ces naufragés n’avaient aucunement l’intention de mettre fin volontairement à leur vie. Leur intention était d’entrer en Europe, leur volonté, celle de trouver sur place un mieux être pour eux et pour leur famille. Prions pour le repos de leurs âmes et respectons le deuil de leurs familles, amis et proches parents. C’est une polémique sans importance, de même que celle, très indécente entre l’État du Sénégal et l’OIM sur le nombre de morts. C’est simplement abject.

Nous constatons, encore une fois, un élan national et constant, dans la sensibilisation des candidats potentiels afin qu’ils sachent que "l’Herbe n’est pas toujours verte de l’autre côté de l’Atlantique", comme disait l’autre. C’est le plus important. Nous remarquons, de la même manière, une tendance très encourageante des populations à mettre l’État devant ses responsabilités; s’attaquer aux jeunes et aux parents, en passant sous silence les errements des différents gouvernements qui se sont succédés depuis des décennies, en matière d’éducation, d’instruction, de formation et d’emploi, relève de l’irresponsabilité.

L’adage dit que "ventre qui a faim n’a point d’oreilles". Il nous faut étudier, sans complaisance, les racines du mal et essayer de les détruire.


D221info: Et selon vous, quelles sont les racines du mal?


Tafsir Ndické Dièye: L’école se meurt. Le pays le saura à ses dépends dans les années à venir. "Tout part de l’éducation et tout revient à l’éducation".

Toutefois, cette école a besoin d’acteurs performants et patriotes, sur toute la chaîne de valeur, pour être utile à un pays. Osons faire notre autocritique. L’école sénégalaise a connu ses moments de gloire. Dans une période où, dans d’autres pays d’Afrique, les coups d’État et les guerres ethniques plombaient la cohésion nationale et la stabilité des populations, ici, le mot d’ordre était de savoir comment faire pour avoir un bon système éducatif capable de fournir à la nation sénégalaise une bonne administration, de bons cadres pour booster notre diplomatie, notre économie et un climat de paix sociale et de concorde nationale.

Mise à part quelques soubresauts regrettables liés au combat des acteurs politiques pour une bonne instauration de la démocratie et des libertés individuelles et collectives, dans l’ensemble, notre pays a pu gérer une certaine stabilité afin de mieux s’occuper de l’éducation comme facteur essentiel du développement humain et de la formation comme support incontournable de la lutte contre le chômage et la pauvreté.

Cette préoccupation de nos gouvernants, venus après l’indépendance de notre pays, est à saluer. Nous avions une école publique performante et un système de formation plus ou moins adapté à la vision politique du système de l’époque basé sur l’idéologie socialiste, qu’on peut certes critiquer sur certains de ses aspects. Toutefois, force est de reconnaître qu’il n’a pas démérité dans sa vocation de créer une nation, un État et des ressources humaines de qualité pour accompagner notre marche vers le développement.

D221info: A partir de quel moment est-ce que cette chaîne vertueuse a dysfonctionné?


Tafsir Ndické Dièye: Malgré les inepties notées ça et là, les socialistes avaient bien compris que l’éducation et la formation sont au cœur du bon fonctionnement de toute société humaine. Les enseignants étaient formés à l’École Normale Supérieure. Ils avaient, le plus souvent, la vocation du métier de passeur de savoir. Ce que nous regrettons, c’est le laxisme constaté dans l’application des conclusions des "Assises de l’éducation" sous le règne du président Abdou Diouf, en 1981. Ces assises avaient le mérite d’avoir posé un diagnostic clair qui pouvait conduire à des remèdes adaptés au contexte de l’époque des ajustements structurels pour réduire le fossé qui commençait à se creuser entre l’éducation fournie et sa finalité dans l’économie et dans la prise en charge du marché de l’emploi. L’État avait du mal à bien asseoir l’équilibre entre l’éducation et la formation dans la prospective d’une prise en charge de la lutte contre le chômage face à la déstructuration de la fonction publique par des politiques d’ajustements structurels très contraignants.


D221info: Voulez-vous dire que c’est à la faute à l’État qui a démissionné?


Tafsir Ndické Dièye: L’aspect très brusque et burlesque du retrait de l’État des secteurs qui constituaient le poumon de la politique de l’emploi et de l’économie avait créé une certaine massification du chômage et une montée exponentielle de l’exode rurale avec comme corollaire, entre autres, l’installation d’une économie portée par l’informel et favorisant la recrudescence du chômage des diplômés. C’est ainsi que nous avions connu l’épisode des "maîtrisards chômeurs". Ce sont ces jeunes diplômés qui étaient obligés de s’orienter dans le commerce notamment dans la boulangerie, le transport public sans y être préparés en amont; d’où les échecs constatés de leurs entreprises.


La question centrale à laquelle l’autorité devait apporter une réponse et qui demeure actuelle est: comment revaloriser l’école afin qu’elle produise le potentiel humain en mesure d’assurer une bonne production des richesses et leur gestion saine, profitable au grand nombre.

D221info: Le Sénégal a connu l’alternance. Qu’est-ce que cela a apporté comme changement?


Tafsir Ndické Dièye: Le régime libéral a cru bon de s’attaquer à la question des infrastructures scolaires, sans gagner le pari de leurs équipements. Il a misé sur la prise en charge de certaines questions liées au bien être des étudiants, en oubliant, plus ou moins, l’adéquation qui devrait exister entre les modules enseignés et les besoins réels du monde du travail actuel. Il a consenti beaucoup d’efforts dans l’éducation mais sans jamais réussir une bonne réforme du système pour l’adapter aux exigences de notre époque et en perspective de son évolution. Le résultat est là: des écoles de formations publiques et privées pullulent partout, avec des diplômés qui se cherchent, sans issue, dans le marché du travail; ce qui gonfle d’année en année le taux du chômage.


D221info: Pour vous le bilan brandi par le Président Abdoulaye Wade concernant sa réforme de l’école sénégalaise ne vous convient pas?


Tafsir Ndické Dièye: Non. Et pire, nous avons encore creusé le retard que nous avions par rapport à l’échelle mondiale. Juste un exemple; nous savons tous qu’aujourd’hui, que l’Anglais est la "langue mondiale de l’économie". Pourquoi n’a-t-on pas intégré l’apprentissage de l’anglais dans l’enseignement et ce dès l’école primaire, pour permettre à nos futures cadres d’être mieux compétitifs?

D221info: Le Sénégal est-il victime de son fort attachement francophone?


Tafsir Ndické Dièye: Nous n’avons aucun problème avec la langue française mais, elle a montré ses limites dans le champ de l’économie mondiale devant l’anglais et l’arabe. Ayons le courage de ressortir les réflexions contenues dans ces "Assises de l’éducation" de janvier 1981 ainsi que celles du livre issu des "Assises nationales" des années 2007-2009 qui faisait le bilan des 50 ans d'indépendance et les perspectives d'une refondation, et, de voir comment projeter notre pays dans un développement arrimé à nos besoins culturels et socio-économiques, dans un monde de plus en plus technique, de plus en plus numérique.


D221info: Pour revenir sur la recrudescence de l’émigration clandestine. Pensez-vous que les jeunes qui vont en mer pour rejoindre l’Europe pourront attendre ce travail en profondeur qui s’inscrirait, forcément, dans un moyen voir très long terme?


Tafsir Ndické Dièye: Vous avez raison de poser une telle préoccupation. Gouverner c’est prévoir dit-on. L’État doit être en mesure d’offrir des solutions pour gérer cette "Hécatombe en mer" qui reste un fléau plus que conjoncturel.

Toutefois, il doit aussi, savoir se projeter dans l’avenir de façon rassurante. Et, ce n’est pas en surfant sur des solutions de facilité qu’il va y arriver: vendre nos fonds marins, bazarder nos terres et nos ressources minières et énergétiques, livrer nos marchés publics aux multinationales, au détriment de notre secteur privé national, bricoler l’agriculture, l’élevage, le tourisme, la culture et l’artisanat, domestiquer le législatif et le judiciaire, encourager les combines politiques de tout ordre avec des transhumances ou entrismes mettant au devant de la scène des politiques vomis par les électeurs, promouvoir l’ascension sociale clanique et un règne sans éthique, sans équité, très despotique faite de corruption, de gabegie, de détournements d’objectif et de deniers publics …


D221info: Votre constat est accablant...


Tafsir Ndické Dièye: Il est malheureusement à la hauteur de la situation que nous vivons. Ce sont des tares qui peuvent révolter la jeunesse, en plus de leur oisiveté criarde due à une éducation scolaire bâclée à cause de la pauvreté des parents soumis à un système éducatif très coûteux, une manque de formation, un chômage chronique. Quand un régime fonctionne ainsi, c’est normal que sa jeunesse soit aux abois. C’est aussi normal que sa jeunesse lui retire sa confiance.


D221info: L'Europe est-elle pas exempt de critiques face cette immigration clandestine des ressortissants africains en général?


Tafsir Ndické Dièye: L’Europe est dans son rôle depuis le quatorzième siècle: soumettre l’Afrique et d’autres peuples vulnérables sous sa domination par l’esclavage, la colonisation, l’impérialisme culturel et économique etc. pour se construire et se moderniser. C’est à nous de savoir dire non.


D221info: Expliquez-nous…


Tafsir Ndické Dièye: Je l’ai dis dans mon roman "Sacrifice satanique" (paru en 2015 NDLR). De par sa superficie de 30.330.000km2 dont 622.000 km2 pour les îles, notre continent occupe la deuxième place dans le globe. Voilà un continent qui avait tout pour garder la tête haute dans la cour des grands. Voilà un continent très riche en ressources minérales, en minéraux précieux, en combustibles fossiles tels que le charbon, le pétrole, le gaz naturel.

Tenez, Ali Rastbeen, qui se demandait un jour si l’image à laquelle renvoie notre continent serait celle d’une pauvreté assise sur une mine d’or, apporte ces précisions suivantes: "parmi les cinq continents du monde, l’Afrique occupe la première place quant aux réserves de manganèse, chrome, bauxite, or, plutonium, cobalt, diamant et phosphore, la deuxième place en matière de cuivre, amiante, uranium, graphite et la troisième quant aux réserves de pétrole, gaz, fer, titane, nickel, mercure, étain, zinc et pierres précieuses".

Par ailleurs, l’Afrique regorge d’importantes routes commerciales, 30.490 km de côtes maritimes, de grands bassins hydrauliques. Sa végétation, sa faune et sa flore font courir d’innombrables touristes et investisseurs du monde et ses terres cultivables s’étendent à perte de vue, baignées dans un climat et une pluviométrie généralement favorables à l’agriculture sous un soleil qui, une grande partie de l’année, et dans plusieurs zones, fait rêver.


D221info: Là vous nous citez que les matières premières…


Tafsir Ndické Dièye: J’en viens. La population africaine est jeune. C’est connu. Au sein de ses populations, existe un gisement impressionnant de matière grise, de ressources humaines de qualité, capables de transformer tous ces trésors du continent supra cités en un immense chemin du bonheur pour ses fils en prenant en compte, dans les stratégies pour ce faire, les réalités de nos cultures riches et diversifiées. Malgré tout, nos communautés, prises dans l’étau de la pauvreté, des conflits armés, des régimes tyranniques, d’un endettement terrible et incompréhensible, souffrent le martyr depuis des décennies. Victimes des mauvais choix politiques de leurs dirigeants.


D221info: Pour conclure, quel appel lancez-vous aux autorités et à la jeunesse de l’Afrique?


Tafsir Ndické Dièye: En plus des inquiétudes supra citées, notre continent subit les incohérences des changements économiques, scientifiques, technologiques, et politiques profonds et rapides qui modifiaient, de façon considérable, la vie nos populations.

Les orientations qu’ils font naître au niveau du marché du travail bouleversent les habitudes socio-économiques et créent une nouvelle architecture grandissante des systèmes de production et des professions.

Les nouveaux corps de métiers, nés du développement de l’informatique, émergent au même moment que s’intensifie la décadence des anciens emplois.

Cette jeunesse ploie sous le poids du chômage, son écrasante majorité est laissé à la marge du progrès technique, elle afflue tous les jours, en provenance du monde rural et des banlieues écrasés par la pauvreté, en direction d’un rêve de mieux être en Europe.


D221info: Et à l’adresse des autorités politiques du Sénégal?

Tafsir Ndické Dièye: Nous demandons à nos autorités de protéger nos ressources, toutes nos ressources, de revoir leur politique éducative et de formation professionnelle, de favoriser la préférence nationale dans l’octroi de ses marchés publics, de revoir avec honnêteté sa politique agricole dans l’intérêt des populations, faire semblant de mécaniser cette agriculture avec des machines inadaptées ne fait qu’enrichir, de façon douteuse, une minorité au détriment des masses paysannes; idem pour l’octroi des terres, des marchés d’engrais et d’intrants agricoles.

La Covid-19 nous a appris qu’il nous faut savoir compter sur nous même. Il n’est jamais trop tard pour comprendre et agir. Ce qui est demandé dans ce secteur est valable dans tous les domaines de la vie de l’État. Pour le cas du Sénégal, l’État doit décongestionner la région de Dakar; le Sénégal, ce n’est pas 500 Km2. Tous les investissements à hauteur de plusieurs centaines de milliards, comme le TER inopportun, sont concentrés dans cette région qui suffoque.


D221info: Croyez-vous M. Dièye, somme toute, à une certaine responsabilité des familles?


Tafsir Ndické Dièye: Nous demandons aux parents de ne plus pousser à bout leur progéniture au chômage; que cette dernière, aussi, sache raison gardée en refusant de prendre certains risques inutiles.

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