• B. Goudiaby

De la mourante "Françafrique" à la dynamique "Russafrique".


Le 19 juillet 2012, lors la cinquième conférence ministérielle Chine-Afrique, Pékin avait annoncé qu'il doublerait ses crédits alloués à l'Afrique se positionnant ainsi comme la seule puissance économique dominante en Afrique, qui favorise la croissance des pays du continent.

Les impacts sont indéniables, ils ont même été reconnus par le FMI, pour qui la présence chinoise a non seulement contribué à la croissance des PIB nationaux, mais a aussi été un facteur de résilience pour nombre d'Etats africains durant la crise financière. Les investissements chinois en Afrique sont assez diversifiés. La Chine a été un moteur pour la construction d'infrastructures. Elle fait également renaître des projets jugés insuffisamment rentables par les entreprises occidentales.

Pour l'heure, la Russie est la seule véritable puissance capable de concurrencer la Chine.

La montée en puissance de la “Russafrique” signifie t-elle la fin des relations privilégiées entre les occidentaux et de nombreux États de ce continent?

Malgré des liens forts avec un certain nombre d’États africains, les pays occidentaux ont eu tendance, sur le long terme, à se retirer de ce continent. Le poids des investissements, la présence militaire, tous les indicateurs vont dans ce sens. A titre d’exemple, aujourd'hui, l'aide française s'est largement multilatéralisée. Elle dépend de nombreuses contraintes européennes. Paris s'appuie de manière croissante sur des ensembles régionaux plutôt que sur des États. Elle travaille beaucoup avec des ONG. La politique d'aide du Kremlin ne connaît pas tous ces outils et repose uniquement sur des relations d’État à État.

A l'inverse de cette dynamique occidentale, des pays émergents, notamment la Chine, mais aussi la Russie arrivent massivement sur le continent africain. On peut voir les Russes comme des concurrents sérieux. La diversification des partenaires pour les États africains change la donne.

Pour cela, les dirigeants russes mettent en avant aussi bien les colossaux investissements que l’approche qui, dit-on, "moins arrogante et empreinte de plus d’humilité", se soucierait davantage du respect de la souveraineté des Etats africains. Pour autant, du point de vue africain, certains observateurs conseillent à la fois la prudence et la vigilance, afin d’éviter une sordide reprise des schémas qui ont déjà fait leurs preuves quant aux conséquences néfastes sur le développement socio-économique du continent africain.


L’Afrique subsaharienne et la Russie sont liées par un long passé commun. Depuis peu, leurs relations suscitent un intérêt croissant étant donné l’activisme international des grands émergents qui constituent le groupe des BRICS et l’intensité des débats entre eux. Le fait que la Russie siège au Conseil de sécurité des Nations unies en plus d’être membre des BRICS impose de décrypter son rôle en Afrique alors que le groupe se positionne explicitement sur le continent.

Moscou et l'Afrique ont déjà entretenu par le passé, au moment de la Guerre froide, des relations d'influence très fortes. Après une longue période de retrait successive à la chute de l'Union Soviétique, les Russes développent une politique de retour sur le continent africain. Point d'orgue de cette politique, un grand sommet "Russie-Afrique" à Sotchi en octobre 2019 est co-présidé par Vladimir Poutine et son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi. La présence russe en Afrique se traduit sur le plan économique mais aussi militaire voire paramilitaire avec la société de sécurité privée Wagner.

La relance par le Kremlin de sa politique africaine à partir de la fin de l’année 2014. La confrontation avec l’Occident s’impose désormais comme un élément structurant de la politique étrangère russe. L’intérêt russe pour l’Afrique s’inscrit dans cette perspective, bien que le continent soit déjà un espace d’intense compétition entre les anciennes puissances coloniales et les pays émergents, dont plusieurs partenaires de la Russie comme l’Inde, la Chine, le Brésil, la Turquie et Israël.

Le “grand retour” de la Russie en Afrique ?

Le poids économique de la Russie en Afrique est néanmoins resté modeste. Avec l’Afrique subsaharienne en particulier, le volume des échanges commerciaux ne dépasse pas 5 milliards de dollars par an selon les statistiques officielles.

Si l’on inclut l’Afrique du Nord pour la seule année 2017, le volume des échanges commerciaux s’élève à 17milliards de dollars. Ce chiffre, comparable aux échanges entre, par exemple, le Brésil et l’Afrique, est bien inférieur aux résultats réalisés par les puissances concurrentes. Selon l’agence d’information économique africaine (Ecofin), les volumes des échanges en 2017 représenteraient 275 milliards de dollars entre l’Afrique et l’Union européenne, 200 milliards de dollars avec la Chine, 70 milliards avec l’Inde, 53 milliards de dollars avec les Etats-Unis et 20 milliards avec la Turquie. Selon un journaliste russe spécialisé en économie, “l’objectif réel du retour de la Russie en Afrique n’est pas tant lié à des considérations de politique extérieure qu’à la perspective d’une relance des affaires. Si le ministère des Affaires étrangères y est autant impliqué, c’est parce qu’il représente avec le ministère de la Défense l’instrument privilégié pour la conquête des marchés”.


Sur le plan informationnel, à partir de 2013, la Russie a rompu avec un discours jusqu’alors principalement négatif sur l’Afrique pour la présenter comme un espace à fort potentiel économique. Les médias russes nationaux et internationaux accompagnent cette évolution, soulignant l’importance de la Russie pour l’Afrique et inversement. L’Institut des études africaines de l’Académie des sciences a été mis en avant par l’intermédiaire de sa directrice, Irina Abramova, experte reconnue de l’Afrique subsaharienne, afin d’étayer ce discours par des écrits scientifiques et l’organisation de rencontres entre experts. L’apport académique contribue à l’émergence d’une approche panafricaine inédite pour la Russie.

L’étude des relations historiques et diplomatiques entre la Russie et l’Afrique permet de mieux comprendre la nature et les nouvelles caractéristiques du réengagement de la Russie sur le continent africain.


Des relations plus que séculaires

Les relations avec le continent africain remontent au Moyen Âge, lorsque pèlerins russes orthodoxes et chrétiens d’Afrique (essentiellement des Égyptiens et des Éthiopiens) se rencontrent en Terre sainte, tandis que les musulmans russes et africains se côtoient sur les sites sacrés de l’islam. Plus tard, les marins et les explorateurs russes se rendent dans de nombreux pays d’Afrique, dont l’actuelle République démocratique du Congo (RDC), l’Égypte, le Maroc, la Somalie, l’Afrique du Sud et la Tanzanie.


Les contacts de la Russie avec l’Afrique subsaharienne se poursuivent après la révolution de 1917, sur une échelle plus restreinte au départ, essentiellement à travers l’Internationale communiste et les Africains venus suivre une formation politique dans l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Les relations officielles avec l’Éthiopie et l’Afrique du Sud sont rétablies pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque ces deux pays deviennent des alliés de l’URSS. Des liens plus étroits se développent à la fin des années 1950, au moment des indépendances africaines, Moscou renforçant son soutien aux mouvements anticolonialistes et aux nouveaux États indépendants. Les autorités soviétiques de l’époque appuyèrent le Congrès national africain (ANC) en Afrique du Sud, le Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA), le Front de libération du Mozambique (FRELIMO) et l’Union du peuple africain du Zimbabwe (ZAPU). En 1960, à l’initiative de l’Union soviétique, l’assemblée générale des Nations unies adopte la Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples colonisés, malgré l’opposition de certains grands États occidentaux; 89 pays se prononcent en faveur du texte.

Un grand nombre de dirigeants africains bénéficient à titre personnel du soutien et de la formation proposés par l’URSS, sans compter les 200 000 “experts” que les conseillers soviétiques ont formé. Les nombreux accords signés pendant cette période couvrent notamment 37 pactes d’assistance technique et économique et 42 accords commerciaux.


La fameuse “rivalité entre superpuissances” explique en partie la forme que prennent les relations entre Moscou et l’Afrique entre les années 1960 et les années 1980. Ce n’est bien entendu pas le seul facteur. Pendant la guerre froide, l’URSS ne va jamais considérer ses homologues africains comme des alliés “secondaires” et voit dans les mouvements de libération nationale l’un des fronts de la lutte mondiale contre l’impérialisme.

Mais la situation change au tournant des années 1990, avec la “chute” de l’Union soviétique et d’autres mutations politiques et sociales. Avec la reprise économique en Russie, mais aussi sous l’effet de l’ouverture d’esprit dont font preuve les nouveaux dirigeants, la situation va progressivement s’améliorer.

Le Président Vladimir Poutine estime que si “à une époque, nous avons pu donner l’impression d’avoir perdu tout intérêt pour le continent africain, il est de notre devoir de rattraper le temps perdu. Nous avons quantité de projets et d’idées intéressants et de qualité pour développer notre coopération. La Russie [constate] sans jalousie que d’autres pays ont noué des liens en Afrique, mais elle entend bien défendre [ses] intérêts sur le continent”.


L’accélération de l’activité diplomatique russe vers l’Afrique

Au regard de ce qui précède, les rapports actuels entre la Russie et l’Afrique semblent positifs. La Russie a établi des relations diplomatiques avec tous les pays africains et a ouvert plus de 40 ambassades sur le continent. La Russie a également des représentants au sein de l’Union africaine (UA) et des communautés économiques régionales -Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE).

Le “retour” de Moscou en Afrique subsaharienne a souvent été vécu comme le résultat de sa concurrence avec la Chine, elle aussi très active sur le continent. Or, cette vision des choses est erronée quand on sait notamment que la Russie et la Chine poursuivent souvent des intérêts divergents sur le plan économique.

Le regain d’intérêt des entreprises russes pour le continent a prouvé à quel point la Russie et l’Afrique avaient besoin l’une de l’autre. La Russie offre de vastes débouchés pour les matières premières africaines mais aussi pour toute une gamme de biens et de produits fabriqués en Afrique subsaharienne. Dans le même temps, l’activité de la Russie sur le continent renforce la position des pays africains vis-à-vis de leurs autres partenaires, les plus anciens et les plus récents. Les relations russo-africaines semblent placées sous de bons auspices.

Ainsi qu’on le voit, la Russie est un nouveau partenaire qui offre une possibilité de diversification au continent africain. Pour autant, il s’agit d’un nouveau partenaire vis-à-vis duquel il faut garder toute la lucidité et se rappeler une règle de base des relations internationales: Les Etats n’ont point d’amis, rien que des intérêts. Pour être "gagnant-gagnant", il faut être aussi vigilant! Il faudrait surtout pas une "Russafrique" à la place de la mourante "Françafrique"!

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