• B. Goudiaby

Bateau "Le Joola": Quand les fantômes surgissent des profondeurs 20 ans plus tard!


Le bateau Le Joola (prononcer Diola), qui assurait la liaison maritime entre Ziguinchor et Dakar, a sombré le jeudi 26 septembre 2002 à 23 heures au large des côtes gambiennes. Il transportait plus de 1800 personnes et on ne compta que 65 rescapés.

Le Joola était un symbole, c'était aussi toute une ambiance: la cohue de l'embarquement, où chacun voulait caser ses nombreux bagages: cartons et valises, moutons et chèvres, produits du terroir; la recherche de sa place, dans les cabines pour les plus nantis, dans la grande salle aux sièges de bois pour les autres; le calme de la traversée ensuite, et les promenades sur le pont où les contacts se nouaient; la joie de découvrir le ballet des dauphins à l'embouchure du fleuve Casamance; le ballet des pirogues à l'île de Karabane, et le transbordement acrobatique des passagers débarquant; la joie enfin d'arriver à quai, un peu dépaysé.

Le Joola, acquis en 1990, était long de 79,5 m pour une largeur de 12,5 m et pesait 2087 tonnes. Il avait une capacité de transporter 550 passagers, 13 véhicules et 250 tonnes de fret.

Il effectuait deux rotations par semaine entre Dakar et Ziguinchor, avec une escale à l'île de Karabane.

Immobilisé le 31 août 2001 pour des travaux de réparation, il avait repris du service le 10 septembre 2002, soit deux semaines seulement avant la tragédie. Il constituait un élément de communication très important entre la capitale et la région sud, compte tenu des difficultés de transport par la route, qui traverse la Gambie.


Comme une âme en perdition, le fantôme du Joola ne cesse de hanter le sommeil des autorités sénégalaises qui ne dorment plus sur leurs deux oreilles... Et pourtant, le Président Wade pensait avoir soldé tous les comptes, dans cette affaire, en offrant à chaque famille de victimes (celles qui ont accepté en tout cas), la somme de 10 millions de F Cfa comme indemnisation, pour la mort de leurs proches qui ont péri dans le naufrage du bateau le Joola, le 26 septembre 2002. Dix millions de F Cfa pour sécher les larmes et calmer la douleur de personnes qui n’ont même pas eu l’opportunité d’offrir une sépulture à leurs proches. Et il eut fallu qu’un “petit juge français”, vienne remuer le couteau dans cette plaie béante, un fardeau qui pèse à jamais sur notre conscience.


Chaque 26 septembre, en même temps que nous commémorons un triste événement, certains ont sur la conscience une catastrophe qui certainement aurait pu être évitée. Alors ils se demandent qu’est-ce qu’ils n’ont pas fait et qu’ils auraient du faire? Quelle mauvaise décision ont-ils prise? Enfin, quelle est leur part de responsabilité dans la mort de près de 2000 personnes? C’est un lourd fardeau, difficile à supporter, et procès ou pas, ils sont déjà en train d’être punis par le tribunal de leur conscience. Mais dans le même temps, personne n’aime qu’on le regarde avec des yeux lui rappelant cette terrible responsabilité.


C’était donc compréhensible que la décision du juge Jean Wilfried Noël, du tribunal d’Evry, provoqua une levée de boucliers chez les autorités sénégalaises. L’Etat du Sénégal n’allait quand même pas laisser ses agents entre les mains d’un “petit juge français”. Ceci dit en passant, le magistrat était “devenu” petit juge uniquement parce qu’il avait osé lancer des poursuites contre d’éminentes personnalités sénégalaises.

L’affaire était donc sérieuse et ébranla même notre amour propre de Sénégalais, d’où les manifestations de chauvinisme notées ici et là, et surtout de la part de nos autorités.

Le juge français avait-t-il le droit de poursuivre un premier ministre sénégalais? De cette question découlait une autre: Pourquoi les autorités gouvernementales sénégalaises se montraient-elles si choquées de voir un magistrat français chercher à situer les responsabilités en ce qui concerne le naufrage du bateau le Joola? Une évidence: si la responsabilité directe de Mame Madior Boye était établie dans cette affaire, tous les regards se tourneraient alors vers une seule personne: Le chef de l’Etat d’alors, Me Abdoulaye Wade.

Mais il fallait tout de même reconnaître une chose. Qu’on la partagea ou non, la décision du juge Jean Wilfried Noël présentait au moins un mérite. Celui de nous rappeler qu’au sujet du bateau le Joola, nos gouvernants, nous avaient tout dit, ils avaient tout fait, sauf l’essentiel. L’essentiel étant de mener une enquête sérieuse, sur les circonstances du naufrage du navire dans la nuit du 26 septembre, et de situer les différentes responsabilités dans la chaîne de commandement. Ce qui n’a jamais été fait.

Mais qu’avait-t-on fait pour nous éviter ce qui nous arrive aujourd’hui? Rien. La justice sénégalaise n’a daigné examiner la moindre plainte relative à cette affaire. Pire, le chef de l’Etat lui-même avait déclaré dès le départ qu’il était hors de question de parler de procès. Il avait décidé tout seul du montant de l’indemnisation qu’il a arrêté à 10 millions de francs Cfa (on ignore d’ailleurs sur quelle base), avait promis de renflouer le bateau (ce qui n’a pas encore été fait), s’était engagé à faire des orphelins du naufrage des pupilles de la nation.


Une indemnisation qui s’est faite parfois dans des conditions où la dignité des familles n’était pas le premier souci. Les autorités poussèrent même le cynisme jusqu’à réprimer sévèrement une marche organisée par les Familles quelques temps seulement après le naufrage. Les manifestants ne demandaient qu’une seule chose: “Toute la lumière sur les circonstances de la catastrophe”. Il est utile de rappeler également que le Collectif des familles de victimes, né spontanément juste après le naufrage, avait été dissous par le ministre de l’Intérieur (Le Général Mamadou Niang) au profit d’une Association, jugée plus docile et surtout créée avec la bénédiction du gouvernement sénégalais.


En outre, pour une catastrophe ayant fait près de 2000 morts, personne dans le pays ne s’était offusqué qu’il n’y ait jamais eu une enquête sérieuse -par une commission parlementaire ou indépendante- pour faire la lumière sur ce drame, pour au moins dire aux familles ce qui s’était réellement passé et dans quelles circonstances leurs proches avaient perdu la vie. Aucun député n’avait non plus interpellé le gouvernement à l’époque à travers une question orale ou d’actualité. Jusqu’à ce jour, le gouvernement n’a jamais dit aux Sénégalais ce qui s’était réellement passé dans la nuit du 26 au 27 septembre 2002. Parce qu’une chose est sûre, l’état sénégalais ne doit pas pouvoir dire: “Les familles ont été indemnisées donc nous sommes quittes”.


Toutefois, cette désinvolture n’était pas l’apanage du régime de l’alternance, loin s’en faut. Qui se souvient encore de l’explosion à l’ammoniac de la Sonacos au début des années 90? Avait-t-on vraiment cherché à l’époque à situer les responsabilités ?

Il faut tout de même le reconnaître, Me Abdoulaye Wade avait dans le premier temps situé les responsabilités, en poussant d’abord à la démission les 2 ministres Youba Sambou et Youssoupha Sakho, mais aussi en prenant des sanctions au niveau des commandements de la marine et de l’armée de l’air. Un certain nombre de personnalités civiles et militaires avaient été démises de leur fonction, parce qu’elles étaient considérées comme ayant une responsabilité, aussi minime fut-elle, dans le naufrage du bateau.

Mais ces sanctions administratives semblaient être le leurre qui avait permis au gouvernement de détourner l’attention de l’opinion afin d’éviter toute procédure judiciaire dans ce dossier.

Vingt ans après la catastrophe, les familles des victimes et rescapés continuent de vivre dans leur chair cet événement et se battent pour qu’il soit inscrit dans la mémoire collective.

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