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"Alassane Ouattara aurait pu entrer dans l'Histoire"


Ils sont nombreux ces chefs d’État du continent qui ont tripatouillé une ou plusieurs fois la loi fondamentale de leur pays pour se maintenir au pouvoir en faisant sauter le verrou limitatif des mandats. Les présidents de ce genre-là, «hommes providentiels» à souhait, auront d’une manière ou d’une autre, succédé au système des partis uniques en Afrique. Pour justifier de tels errements, les Africains ont coutume de dire qu’ils sont en phase d’apprentissage de la démocratie. Mais, on ne peut se réjouir d’être indéfiniment apprenti. Il faut, comme dans tous les domaines, que l’apprenti fasse des progrès. Et le respect de la Constitution de son pays, pour un démocrate digne de ce nom, n’est pas la mer à boire. Inutile de s’en cacher: ces pratiques n’honorent aucunement le continent.

Et comme on ne le sait que trop bien, la plupart des crises politiques qui surviennent dans les pays africains tirent leurs origines dans l’accaparement du pouvoir d’État par un individu ou par un clan. Ces chefs d’État «irremplaçables» profitent de la misère et de l’analphabétisme des populations pour personnaliser, par la force ou la ruse, le pouvoir. L’un des inconvénients de ces pouvoirs à vie réside dans le manque d’innovation, d’ambition et le laxisme ambiant. Conséquence: ces pays se retrouvent réduits à tendre, toute honte bue, la sébile. En d’autres termes, ils demandent l’aide des pays qui ont su fonder leur développement sur le respect des principes démocratiques dont l’alternance au pouvoir, la reddition des comptes, etc.

Pour sortir du cercle vicieux de cette mendicité internationale et de la perte de dignité subséquente, il est grand temps que les dirigeants africains acceptent qu’on ne peut pas construire de façon sereine un État démocratique sur du sable mouvant. En tout cas, on ne voit pas comment l’objectif de développement des pays peut être atteint si, du fait de la confiscation du pouvoir par des individus ou des groupes, ces pays sont des foyers réels ou potentiels de crises politiques. Pour rappel, les pays de l’Union Africaine avaient, du reste, visiblement voulu faire preuve de leur prise de conscience en la matière en adoptant la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance le 30 janvier 2007 à Addis-Abeba, en Éthiopie. Mais depuis…

Président de la Côte d’Ivoire depuis 2010, Alassane Ouattara, 78 ans, vient d’être (ré)élu candidat à un troisième mandat fortement contesté par l’opposition qui l’estime contraire à la Constitution et appelle à la «désobéissance civile».

Alors que l’élection qui a lieu le 31 octobre dernier a causé des violences qui ont éclaté dans plusieurs localités du pays, provoquant la mort d’une trentaine de personnes, pour le chef de l’État ivoirien, qui était revenu sur l’annonce de son retrait après la mort en juillet de son premier ministre et successeur désigné, Amadou Gon Coulibaly. Il n’y a cependant pur Ado, aucune raison de reporter le vote ou de retirer sa candidature puisque sa candidature était une candidature d’urgence face à un cas de force majeure.

«Mon parti me l’a demandé et comme il est majoritaire à l’Assemblée, au Sénat et dans les mairies, cela signifie que la majorité des Ivoiriens m’a demandé d’être candidat. Je me présente contre ma volonté, ce n’est pas un plaisir. Je me fais insulter alors que je serais parti auréolé aussi bien en Afrique que sur la scène internationale ». Avait-il confessé lors d’une interview.

Pendant cinq ans, la communauté internationale n'a pas voulu voir que Alassane Ouattara n'allait pas organiser des élections normales parce qu'il allait les perdre. Il les a organisées à sa convenance. Ado aurait pu être un héros, s'il avait su s'en tenir à l'idée qu'un président ne doit pas faire plus de deux mandat. Il a fait deux mandat. S'il avait su aider la Côte d'Ivoire à gérer sa crise et partir, il serait rentré dans l'histoire. C'est la valeur de ce vieil homme extraordinaire qu'est Nelson Mandela: il n'a fait qu'un mandat et s'est retiré après avoir vraiment aidé son pays à faire sa transition.

On ne peut qu’être déçu par ce énième coup d’État constitutionnel, avec possibilité d'un massacre contrôlé, hors de la vue des gens, qui ne va rien régler. On est malheureux pour la Côte d'Ivoire. On avait attendu que Alassane Ouattara agisse en homme d’État. Il sait quel rôle il peut jouer, au lieu d'avoir une situation où tout le monde a peur d'une guerre civile dont la Côte d’Ivoire ne peut se permettre une nouvelle fois!


En Guinée, ce n’est guère mieux. La démocratie y est d’avantage fragilisée, on assiste à un jeu à somme nulle. La logique qui prévaut est celle-ci: "Si tu perds, tu es mort, et si tu gagne, tu fais tout pour préserver le pouvoir et détruire les opposants". Il n'y a pas l'idée démocratique, qui consiste à penser que si j'ai gagné cette fois-ci, la prochaine fois, je peux perdre. Cela étant, d'énormes leçons ont été apprises, avec des sociétés africaines en proie à des bouffées démocratiques. Cela étant, dans la plupart des cas, les chefs qui bénéficient de l'alternance se métamorphosent et reprennent l'habit des anciens chefs de clans.

Mais se serait une erreur de réduire à chaque fois les violences post élections à des causes ethniques. La logique de manipulation de l'ethnie a été inaugurée par les empires coloniaux. L'histoire des ethnies n'est pas une histoire de conflits mais une histoire de coopération entre des groupes différents, qui reconnaissent leurs différences, et que l'histoire a fait évoluer. Il y a une économie morale de l'ethnicité très différente du tribalisme politique, qui se réduit à l'utilisation systématique de ressources ethniques dans la politique. On le voit en Guinée, en Côte d'Ivoire, il faut ouvrir ces débats importants, pour montrer qu'il n'existe pas de logique unique, mais qu'il y a bel et bien des alternatives.

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