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911: De la fiction à la réalité...


Avec le mauvais temps qui semblait s’être définitivement installé, la patronne lui demanda de prendre congé s’il avait autre chose à faire chez lui. Il ne se fit pas prier. Il se changea en vitesse, puis partit discrètement. Une fois sur le chemin du retour, il entreprit de s’interroger sur cette histoire de pieds qui commençait à l’intriguer au plus haut point. Le bus arriva. Il entra sans même prendre la peine de dévisager les gens comme il le faisait habituellement obéissant à un réflexe assez naturel d’observation de ses semblables. Il avait la tête ailleurs. Fallait-il parler à Lynou de toute cette histoire sans queue ni tête, mais seulement avec des pieds ? Il se posait encore des questions. Il se trouvait face à un dilemme : lui en parler et tout raconter ou laisser faire le temps afin d’y voir plus clair. Il n’avait pas envie non plus que Lynou découvrît qu’il s’était légèrement conduit devant une femme. Cette seule perspective l’embêterait singulièrement. Avec une Chantal qu’il ne voyait que de temps en temps et avec qui il ne partageait que la passion militante et charnelle, les choses auraient été différentes. Il lui fallait bien réfléchir face à cet imbroglio auquel, du reste, il ne comprenait pas grand-chose. Il se sentit tel un pion sur un échiquier à la merci de joueurs manipulateurs qu’il n’avait même pas la possibilité d’observer se livrant à leur jeu. Le bus roulait, son mouvement constant et régulier lui parvenait aux oreilles sans qu’il ne le réalisât véritablement. Il faillit oublier de descendre à Perrache tellement qu’il avait la tête dans les nuages. Il se précipita au dernier moment, à l’ultime seconde, à l’instant précis où les portières, de leur claquement sec, allaient se refermer pour de bon. Dans les couloirs de l’échangeur, il se heurtait aux gens manquant de les bousculer. Il y avait juste ce tumulte qui s’échappait en une sorte de rumeur lui parvenant sans qu’il n’y accordât vigilance. Lorsqu’il émergea de l’échangeur de Perrache, le luisant l’éblouit. Machinalement, il sortit de sa fouille sa paire de lunettes de soleil qu’il mit après avoir essuyé les verres du pan de sa chemise. Il éprouva une vive sensation de plaisir de ses yeux embusqués derrière la teinte foncée des carreaux. Il marchait, gaillard, les pensées suspendues à ses interrogations qui le laminaient. Il parvint à la place Bellecour qu’il traversa oubliant de faire attention à la grande affluence. Il était ailleurs. Les gens lui apparaissaient semblables à des fourmis vaquant à leurs occupations autour de la fourmilière. Il atteignit la place des Terreaux ne s’étant même pas rendu compte qu’il avait arqué si vite. Cela faisait à peine dix petites minutes qu’il était descendu de son bus. Il ne s’arrêta pas chez Alex. Il lui fit simplement un grand salut de la main, de loin, en signe conventionnel. Son geste relevait plus du réflexe machinal que du bonjour chaleureux. Il arpenta la rue des Marronniers en direction de la turne. Ne voulant pas perdre du temps à aller boire un verre chez Jeanlin, il bifurqua par la traverse, emprunta une traboule qui débouchait dans la rue Colomès qu’il longea jusque devant la petite épicerie de son copain Radouane. Il lui fit également des signes de la main sans chercher à s’attarder. C’était ainsi qu’il le vit à travers des gesticulations frénétiques et désordonnées, passer derrière son comptoir, rejoindre la porte qu’il entrouvrît violemment avant d’en déployer les battants à grand fracas. Il avait les yeux exorbités. Il semblait atterré. Bigadjio lui demanda :

- Qu’est-ce que tu as à faire des yeux comme si une pute t’avait exhibé sa chatte en te tirant la langue ?

Radouane leva les bras en l’air tout en mimant des signes de désolation avant de crier :

- Mais, t’es pas au courant, toi, ou quoi ?

- Au courant de quoi ? demanda Bigadjio encore dans les brumes de ses interrogations sur ses patrons.

- Ça y est, Bigadjio ! C’est la fin du monde, la guerre mondiale. Il y a des fous qui ont balancé des avions sur les tours jumelles de New York… Vite, viens voir ça, ça passe à la télé… Tiens, regarde, regaaaarde !... C’est comme au ciné !


Il parlait en même temps qu’il le précédait laissant la porte grande ouverte. Il lui céda le passage dans le réduit minuscule en plaquant son corps contre le mur de la pièce. Sur le coup, Bigadjio s’en voulu d’avoir dévié son chemin pour des images futuristes à la télé. Il lui hurla à son tour :

- Radouane, tu deviens dingue ou quoi ? Ça, c’est des films de fiction chez les Amerlocs… Tu veux me lâcher un peu avec tes conneries…

Là, l’épicier le fixa d’un regard qu’il ne lui connaissait pas en allumant ses quinquets les éjectant encore plus de leur orbite, ce qui les figea dans une épouvante indescriptible. Il bredouilla froidement :

- Mais, c’est toi qui est fou, mon ami, ce que tu vois là, c’est la réalité, pas du cinéma… Ça vient juste de se passer là-bas, chez eux… les Ricains !

- Ah bon ! dit-il, laconique. Il restait tout de même frappé de consternation tout en accueillant la nouvelle avec une sorte de circonspection dubitative.

- Tu vas descendre un peu sur Terre parmi nous. C’est la fin du monde, je te dis, moi !


Ça y est, pensa Bigadjio, le voilà parti dans les grandes largeurs. Si cette chose qu’il n’arrivait pas à réaliser encore s’avérait, il était vrai qu’il ne penserait plus que son copain était devenu fou. Mais, pour le moment, il est encore sous les effets du choc avec, en plus, une foultitude de questions sans réponses. Pendant que les commentateurs de tous bords se lançaient dans les explications les plus entortillées, les images des avions s’incrustant dans les tours défilaient en boucle. Radouane était scotché devant son écran balançant par moments des réflexions associées à une attitude d’agacement. Il pestait, fulminait, grognait, s’impatientait d’on ne savait trop quoi. Bigadjio finit par se saisir d’une chaise et de s’asseoir à son tour. Ils tournaient tous les deux le dos à la boutique, n’importe qui pouvait entrer et se servir sans attirer l’attention. Ils devaient penser du reste que personne n’avait vraiment la tête à de telles futilités au moment où le ciel était en train de tomber sur la tête de l’humanité.

- C’est incroyable, Bigadjio, il parait que c’est les musulmans qui ont fait ça… C’est impossible… Ils veulent encore procéder à la justification d’un autre massacre à venir, d’une autre forme d’extermination… nous supprimer… Ce sera la même musique avec une partition subtilement modifiée. Prenons garde…. Vociféra Radouane qui ne se contrôlait plus ; il était rouge de colère, sa carotide s’était gonflée lardant son cou d’une grosse trace bleue, il tremblait.

- Tu ferais mieux d’attendre un peu et d’essayer de comprendre avant de te mettre dans de tels états ! lui dit Bigadjio sans quitter l’écran des yeux.

- Attendre, attendre ! C’est encore un complot des juifs, c’est gros comme le Djebel… C’est moi qui te le dis… Ce sera encore une occasion de tuer des Arabes… Tu le sais bien, tout le monde le sait… Ils ont dit que les terroristes sont des Arabes. Nous, on connait même pas ce Ben… je sais pas quoi… Comment qu’ils l’appellent déjà ? Et les musulmans aussi. Ils vont tout mélanger ; après, ça va faire comme en Palestine et on massacre, massacre ! On ne pourra plus s’arrêter après et ça va devenir la vraie merde et personne ne voudra plus s’approcher, comme en Palestine ! C’est moi qui te le dis. C’est un complot avec les juifs comme toujours !


Radouane était pratiquement en nage sur sa chaise. Par moments, il rebondissait, fulminant contre les images de son doigt accusateur. Bigadjio, de son côté, était demeuré sans voix, cloué à son siège, complètement dépassé par ce qu’il voyait. Il écoutait les journalistes poser leurs questions aux spécialistes de ces choses compliquées de notre monde. Ils avaient mis en place, animant une table ronde, tout un panel de ces gens à la tête remplie d’instructions. Ils balançaient leurs points de vue, leurs convictions, leurs assurances, leurs certitudes, sans état d’âme. Bigadjio était sidéré par tant d’effronteries d’une vox populi retranchée derrière un écran cathodique. En un moment donné, il voulut se dégourdir les jambes, un brin agacé, il est vrai, par ces vérités définitives pour une chose dont on ne faisait qu’entrevoir la partie émergée, tel l’iceberg au milieu des flots. Il marcha jusqu’à la porte d’entrée de la boutique laissant son ami seul face aux spécialistes du petit écran. Une étrange impression le saisit. Il regardait les gens dans la rue tout en se disant qu’ils n’étaient pas en enfer, eux, comparés aux Américains qu’il venait de voir, frappés d’une trouille hors du temps. Au même moment, les choses et les hommes lui parurent si dérisoires qu’il refusa de penser à quoi que ce soit. Il sentit sous ses pieds un monde tellement fragile, tellement précaire… un monde irréel où tout était devenu moins que rien. Par les images qu’il venait de voir, la folie des hommes lui avait renvoyé le reflet d’une décadence inéluctable et redoutable. L’effroi le consterna. Pourtant, presque aussitôt après avoir pensé aux hommes et à leur démence, il fut saisi d’un fou rire dont il ne s’expliqua pas la provenance. Il le mit au compte de sa propre folie. Radouane était toujours devant son écran, assis sur sa chaise. Il en avait oublié sa boutique et son commerce.


Bigadjio s’éclipsa subrepticement. Il pensait à Christine Lemoine. Il rejoignit la piaule sans trop savoir quoi y faire à cette heure de la journée. Sa tronche s’était comme vidée de toute sa substance sans qu’il sût pourquoi. Dans la cuisine, il se servit un verre de vin. Le chat miaulait dans le salon. Subitement, l’image de Christine Lemoine réapparut avec ses nichons qui pointaient de toute leur majesté. Il revint à ses propres problèmes, oubliant l’horreur qu’il venait de voir à la télé. Une subite envie le saisit de jouer au roi des fourneaux pour un maffé de son invention qu’il comptait préparer à sa manière puisqu’il ne disposait pas de tous les condiments nécessaires. Une fois revenu dans la cuisine, il mit son tablier tout blanc et la toque qui allait avec, un cadeau de Chantal qui adorait le voir jouer les cordons bleus avant leur moment de fusion charnelle. Lancé comme il était, il en avait pour un bon moment à jouer les cuistots.

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